Commerce équitable : le pouvoir des consommateurs Thierry Brun
En quelques années, ce nouveau mode de consommation est devenu une alternative à un commerce mondialisé qui exploite sans vergogne les producteurs des pays du Sud. Un simple geste d’achat peut contribuer à transformer le système. Explication.
Kalinda, Tzul Tacca, Soléla, Chantico, Tingo Maria, Malongo, Sati, Quétal... Ces marques de café sont encore peu connues. Pourtant, on trouve certaines d’entre elles dans les grandes surfaces où nous poussons régulièrement nos chariots de commission. Comme certains jus de fruits, thés, chocolats, etc., elles ont la particularité d’être labellisées « commerce équitable ».
On rappellera que cette forme d’échange alternative est connue d’un tiers des Français (1) et que la crise économique mondiale constitue une raison, évidente, d’acheter ce type de produits. Cet acte si banal, si quotidien, est un moyen sans précédent, pour les citoyens-consommateurs, de dénoncer les effets pervers du libéralisme économique.
Le cas du café - la deuxième matière première échangée après le pétrole - en est une illustration. Les consommateurs ignorent généralement, en lisant l’étiquette de leur paquet de café habituel, que ce commerce florissant, totalement libéralisé, creuse les inégalités entre les pays riches qui le consomment et les pays du Sud qui le produisent. La part des 48 pays les plus pauvres dans le commerce international est de 0,3 %, c’est-à-dire bien peu de chose face aux multinationales qui tiennent les rênes du marché mondial et notamment celui des matières premières agricoles. Quatre sociétés contrôlent 40 % du commerce du riz, sept sociétés 85 % du commerce du cacao. Quant au café, il génère des recettes qui restent de moins en moins dans les pays producteurs alors que ceux-ci fournissent 70 % de la production mondiale, indique le label de commerce équitable Max Havelaar.
Quelque chose ne va pas au royaume du commerce. La crise s’explique par le fait que la majeure partie de la récolte caféière mondiale dépend des seuls cours négociés sur les marchés, où la spéculation joue un rôle clé. Il y a peu de place pour les petits producteurs dans ce grand marchandage, ignoré des consommateurs des pays riches. Les grandes enseignes de la distribution s’y taillent pourtant la part du lion. Et les multinationales exercent un pouvoir de pression considérable sur les décisions des gouvernements et sur les instances internationales comme l’OMC.
Cette déréglementation d’inspiration libérale a de graves conséquences : des fonds d’investissement ont spéculé en 1997 sur le cours du café et empoché de gros bénéfices, pendant que des millions de cultivateurs ont été réduits à la faillite quelques années plus tard en Amérique du Sud et en Afrique. La crise du café a rapporté 8 milliards de dollars à l’industrie ! Nestlé, dans son rapport annuel, montre que ses bénéfices pour l’année 2000 s’expliquent par la baisse du cours des matières premières.
« Et le consommateur ? Est-il au courant de la baisse du cours du café ? Bien sûr que non », répond Anne-Françoise Taisne, présidente de la fédération Artisans du monde, l’un des précurseurs du commerce équitable en France (2) avec les coopératives distribuant des produits issus de l’agriculture biologique. Le rôle du citoyen-consommateur est pourtant décisif. Une vingtaine d’organisations, regroupées dans une Plate-Forme pour le commerce équitable (PFCE), en sont convaincues. Et proposent une alternative. Il s’agit de payer un prix juste aux producteurs du Sud, pour leur donner les moyens de gérer eux-mêmes leur développement. Pour le café, le label de commerce équitable Max Havelaar garantit notamment « un prix minimum d’achat, une prime de développement ainsi qu’un achat direct. Actuellement, le prix d’achat est le double du cours mondial. En contrepartie, les coopératives s’engagent à fonctionner démocratiquement, à ne pratiquer aucune forme de discrimination et à fournir un café de qualité ». Aujourd’hui, 500 000 familles de producteurs de café dans 25 pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie appartiennent au système Max Havelaar, qui n’est pas seul dans ce créneau.
À partir de cette idée simple, des citoyens se sont lancés dans l’aventure de ce que l’on appelle aujourd’hui le commerce équitable. Ces acteurs économiques au Sud et au Nord ont en effet le « pouvoir » d’établir des relations basées sur d’autres valeurs que celles de l’économisme dominant. En changeant ses modes de consommation pour des modes plus durables, chaque citoyen du Nord peut participer à une transformation de l’économie. Mises en pratique, ces belles idées ont permis l’organisation des petits producteurs en coopératives, leur participation à des relations économiques habituellement réservées aux puissantes multinationales, tout en affirmant des valeurs de solidarité et de coopération.
En France, le chiffre d’affaires du commerce équitable est passé de 6 millions d’euros en 2000 à 45 millions d’euros en 2003. « En 2001, les produits labellisés vendus en grandes et moyennes surfaces ont généré un revenu net de 3,7 millions d’euros pour 50 000 familles de producteurs, soit un excédent de 2,3 millions d’euros par rapport au commerce traditionnel », indique la PFCE. En Europe, principale destination mondiale des produits issus du commerce équitable, le chiffre d’affaires représente 373 millions d’euros.
Compte tenu du contexte, ces chiffres constituent en soi une petite victoire. Car « l’Organisation mondiale du commerce rend l’accès au marché difficile voire impossible pour un grand nombre de producteurs », explique Anne-Françoise Taisne. Avec la libéralisation du commerce décidée dans le cadre de l’OMC, de nouvelles barrières ont surgi. « Des multinationales s’arrogent le droit de déposer des brevets sur des variétés agricoles existant depuis des décennies. 80 % de la biodiversité se trouve dans les pays du Sud mais 90 % des brevets sont octroyés à des entreprises du Nord », rappelle aussi la présidente d’Artisans du monde. Ainsi, la société texane Rice Tech a obtenu un brevet sur deux variétés de riz Basmati légèrement améliorées, destinées à être cultivées aux États-Unis. Rice Tech utilise le nom et l’espèce pour commercialiser du riz aux États-Unis, les agriculteurs indiens devant payer des royalties à cette société américaine pour vendre leur production aux États-Unis sous le nom de Basmati dans les grandes surfaces nord-américaines. Comment pratiquer du commerce équitable dans ces conditions ?
Aujourd’hui, les citoyens disposent de réseaux de distribution alternatifs comme les boutiques Artisans du monde et Biocoop. Ils y trouvent du café labellisés « commerce équitable ». Mais dans la plupart des cas, c’est dans les grandes surfaces qu’ils auront l’occasion d’acheter ce café (voir article p. 20). Faut-il pour autant que les produits issus du commerce équitable cherchent à grappiller quelques parts de marché auprès de la grande distribution ? « Distribuer équitable, ce n’est pas proposer aux consommateurs quelques paquets de café Max Havelaar, comme dans la grande et la moyenne distribution (GMS), remarque Hugues Toussaint, secrétaire général du réseau de distribution Biocoop (3). Pour la GMS, reine du recyclage des mots et des idées, la démarche marketing "équitable" supplée l’approche citoyenne. » Et il est à craindre que le commerce équitable y perde son âme puisque les produits labellisés ne représentent qu’un faible pourcentage du chiffre d’affaires global de la grande distribution, et apparaissent comme un alibi pour perpétuer des pratiques néfastes à l’égard des fournisseurs et des salariés. « Si l’on prend l’exemple du café, produit phare du commerce équitable, ajoute Anne-Françoise Taisne, on constate que l’introduction d’un prix équitable depuis presque quinze ans n’a pas eu d’effet d’entraînement sur les pratiques des multinationales, même si certaines d’entre elles augmentent leurs achats à des producteurs inscrits sur le registre de FLO (4). »
La consommation citoyenne est certes un puissant levier de changement pour infléchir les modes de production. Pourtant, le passage à l’acte se développe timidement. Le manque d’informations sur les produits est un frein face au maquis de l’étiquetage des produits, notamment en matière de labels. C’est aussi ce que propose d’explorer ce dossier, pour que ces autres modes d’échanges ne soient plus minoritaires.
(1) Selon un sondage Ipsos d’octobre 2002. (2) « Le commerce équitable : un accès au marché ou une démarche de changement ? », Anne-Françoise Taisne, Techniques financières et développement, n° 69, décembre 2002. (3) Lire Consom’Action, le magazine des Biocoops, dont le numéro spécial 2003 est consacré au commerce équitable. (4) Fairtrade Labelling Organisation (FLO), organisation internationale qui coordonne l’action des 17 associations de labellisation du commerce équitable telles que Max Havelaar. FLO est reconnu par Fine, l’organisation qui regroupe les quatre fédérations internationales de commerce équitable (FLO, Ifat, News, Efta). |